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en grande partie le trafic, surtout pendant la belle saison, l'élément indigène y contribue pour une large part, et dans une proportion plus forte que sur le lac Léman. En hiver, comme en été, les relations entre les villes ou villages, situés sur les lacs supérieurs de la Suisse ou dans leur rayon, sont assurées en effet presque entièrement par les bateaux des diverses compagnies. Aussi, la prospérité de la plupart d'entre elles s'affirme-t-elle de jour en jour. Celle des Quatre-Cantons, par exemple, a distribué à ses actionnaires, en 1909, un dividende de 7 0/0. Celles de Thoune et de Zurich donnent couramment un dividende de 3 0/0. Il est probable que celles de Neuchatel et de Lugano, dont le matériel est également en rapport avec la fréquentation du public, ne sont pas dans une situation plus mauvaise.

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Les principales compagnies de navigation des lacs suisses ont fondé, en 1898, une association ayant pour but de défendre leurs intérêts communs, de s'occuper des améliorations à introduire dans le service, tant au point de vue technique que sous le rapport commercial, enfin d'établir des rapports plus suivis entre les diverses entreprises. Les conférences de l'Association, présidées à tour de rôle par chaque compagnie, servent pratiquement de trait d'union. Les expériences faites au cours des années qui viennent de s'écouler ont permis de constater les excellents résultats de ce groupement corporatif, notamment dans la question des assurances du matériel. L'Association a constitué une société d'assurance de ses bateaux qui permet d'obtenir des conditions très avantageuses, qu'une seule entreprise ne pourrait pas trouver. Le personnel des compagnies, les voyageurs, les marchandises, même celles déposées dans les entrepôts, les fonds en caisse à bord sont assurés à diverses compagnies privées d'assurances, ce qui met la gestion financière de chaque entreprise à l'abri des sinistres et des risques. La prévoyance à l'égard du personnel s'étend d'ailleurs à tous ses intérêts, par la création de caisses de secours et de pensions, dont les résultats sont des plus encourageants.

On peut donc conclure de ce court exposé de la situation des compagnies de navigation suisses que du jour où les projets de jonction du Rhin au Léman, par l'Aar et les lacs de Bienne et de

Neuchatel, du Rhin au Danube, par le lac de Constance, deviendront des réalités, ces compagnies, dont la vitalité est déjà assise, dont l'esprit commercial et pratique ne fait que se développer dans leur association, ne seront pas les dernières à s'organiser, pour profiter de l'ouverture d'un immense réseau de voies navigables qui constituera une menace pour nos intérêts économiques, si nous ne savons pas faire assez tôt la contre-partie de la victoire du Rhin, par le percement de la Faucille, et par la jonction du Rhône au lac Léman.

Etant donné que le lac Léman appartient à la France aussi bien qu'à la Suisse, puisque sur un développement de côtes de 167 kilomètres, 72 se trouvent en Savoie, on est peut-être surpris de voir que la seule compagnie régulière de navigation soit une compagnie suisse, et qu'elle ait, en fait, le monopole de l'exploitation du lac. La chose est pourtant facile à comprendre.

Une compagnie française qui n'exploiterait que la côte savoi sienne, où Evian et Thonon sont les deux seules villes attirant à la belle saison les baigneurs et les touristes, n'y trouverait pas des éléments suffisants de fret humain pour la faire vivre.

C'est la côte suisse qui est la plus peuplée, et qui, d'ailleurs, attire le plus la foule des étrangers. Or, la rivalité des deux pavillons sur cette côte se terminerait fatalement par la victoire de celui qui flotte sur ses rives, qui, l'été fini, quand l'élément étranger a complètement disparu, peut seul bénéficier encore d'un trafic de voyageurs et de marchandises ayant quelque importance. C'est sans doute pour ce motif que les bateaux arborant le pavillon français sont limités à quelques barques faisant le transport des matériaux, et aux embarcations de plaisance, yachts, canots, skifs, etc., etc..., affiliées en général aux clubs nautiques de Thonon et d'Evian. Tout porte à croire que la situation resterait la même le jour où le Léman serait relié au Rhin, car une compagnie française qui voudrait entrer en lice pour l'exploitation de la nouvelle voie navigable, se heurterait au consortium suisse de la batellerie.

Je crains donc que la France ne voie d'ici longtemps ses droits de co-propriétaire du lac Léman affirmés autrement que par le règlement, d'un commun accord, avec la Suisse, de tout ce qui a trait à la circulation des bateaux sur ses eaux, à leurs croisements, à leurs signaux, par temps de brume, aux feux de nuit, aux mesures à prendre pour éviter les abordages, aux conditions que doivent réunir les bateaux faisant un service public de passagers, etc..., etc...

Le règlement concernant la police de la navigation sur le lac Léman fait en ce moment l'objet d'une convention conclue le 10 septembre 1902, ratifiée par la France le 24 septembre, par la Suisse le 3 octobre, et entrée en vigueur le 1er novembre de la même année. Cette convention renferme toutes les dispositions de détail propres à assurer la sécurité de la circulation. Les autorités des deux pays sont chargées respectivement, dans leurs eaux territoriales, de veiller à leur application, d'en poursuivre, et d'en punir la violation. Elles restent exécutoires aussi longtemps que l'un des deux gouvernements intéressés ne les a pas dénoncées, moyennant un avis donné une année à l'avance.

Il ne paraît pas que nous soyons encore dans la nécessité de demander à la Suisse une modification à la convention du 10 septembre 1902. Mais le jour où nous nous serions décidés à vivifier le port de Marseille par la jonction du Rhône au lac Léman, il en serait peut-être autrement. En tout cas, la pénétration de notre batellerie jusqu'à Genève, nous permettrait de jouer dans cette ville et sur son lac, un rôle économique plus considérable que celui qui nous est dévolu en ce moment, et nous pourrions alors y faire sentir davantage l'influence de notre pavillon.

H. LAURIER.

Au Maroc. Nécessité d'un plus grand effort.

La situation en Orient. M. Poincaré en Russie. Le Panama Bill.

Paris, ce 1er septembre 1912.

Au Maroc. Nécessité d'un plus grand effort. Il faut se garder, certes, de voir les choses plus noires qu'elles ne sont. Nous avons connu d'autres difficultés marocaines dont nous sommes sortis avec succès et l'on peut être sûr qu'il en sera de même encore cette fois. Force est de reconnaître cependant la gravité des difficultés actuelles; la pire méthode serait de les diminuer à plaisir ou de les nier. Il ne servirait à rien de fermer les yeux à la réalité, car le réveil et la désillusion seraient d'autant plus grands.

Un événement important s'est produit le mois dernier, dont nous avons tout lieu de nous montrer affectés : c'est la perte de Marakech, la capitale du Maroc méridional, une des quatre villes Makhzen. Un nouveau prétendant El Heiba, surgi des profondeurs sahariennes, y a fait son entrée, entouré de troupes nombreuses et incessamment grossies. Tous les grands caïds berbères de la région se sont rangés de son côté, même El Glaoui, sur qui nous pensions pouvoir compter. Le prétendant ne s'est pas contenté de ce succès; il a poussé ses contingents vers le nord, contre les troupes du colonel Mangin, venues de la Chaouia jusqu'à Mechra ben Abbou, à mi-chemin environ entre Casablanca et Marakech. Le choc s'est produit et nous y avons eu l'avantage; nous avons repoussé vigoureusement les forces du Prétendant, sans cependant être en état de les poursuivre.

Ce dernier reste donc maître de toute la région de Marakech, et, pour le moment, nous n'entreprenons pas de l'en déloger. Tel est le fait sur la gravité duquel il est inutile d'insister.

Depuis plusieurs semaines déjà, l'orage qui vient d'éclater se dessinait. Les progrès du Prétendant étaient visibles dans le Sud; il était visible aussi que la plupart des chefs indigènes de la région n'attendaient que son approche pour se joindre à lui. Dans ces conditions, il est évidemment très regrettable que la faiblesse de nos effectifs marocains ne nous ait pas permis d'occuper fortement la ville, d'y installer une garnison capable de résister à une attaque. Quand il s'agit en effet d'ajouter à notre zone d'occupation

des territoires ou des tribus qui ne reconnaissaient pas, avant notre arrivée, l'autorité chérifienne, rien ne nous presse et nous avons incontestablement tout le temps. La pacification du Maroc est une œuvre de longue haleine qui exigera des années. Nul ne saurait nous reprocher d'y procéder avec prudence et méthode. Mais il en va tout autrement pour une ville et une région comme celle de Marakech soumise jusqu'ici à l'autorité du Sultan, ouverte depuis longtemps déjà au commerce européen. Marakech est une des quatre capitales du Maroc et il est bien évident que nous ne pouvons pas songer à laisser longtemps cette capitale au pouvoir du Prétendant et de ses troupes sauvages et fanatiques. Nous ne le devons pas et nous ne le pouvons pour des raisons à la fois marocaines et internationales. Le succès du Prétendant ne manquerait pas d'avoir une répercussion grave dans toute l'étendue du pays. Il ne ferait qu'exciter, aviver tous les éléments de résistance que nous trouvons déjà devant nous. Les obstacles que nous rencontrons augmenteraient dans une incalculable proportion.

Il est certain d'autre part que les étrangers auraient quelques motifs de se plaindre d'un pareil état de choses. Déjà l'attitude de certains journaux pangermanistes ne laisse aucun doute à cet égard. Les gazetiers de la Post et de quelques autres feuilles où l'on fait profession de manger du Français, haussent la voix et nous somment de remplir la tâche dont nous nous sommes chargés en revendiquant avec tant d'énergie et d'obstination le Protectorat marocain. Il convient assurément de ne point prendre au tragique ces rodomontades teutoniques. N'oublions pas toutefois qu'il ne serait point très difficile d'échauffer l'opinion allemande touchant les affaires marocaines pour peu que l'industrie et le commerce germaniques eussent à souffrir des troubles actuels.

Tous ces motifs nous imposeront, à bref délai, la nécessité de réoccuper Marakech coûte que coûte et d'y asseoir notre domination. Or, plus nous attendrons, et plus la chose deviendra difficile.

Le général Lyautey avait très opportunément prescrit l'évacuation de cette ville par toutes les colonies européennes. Tous les Européens sont partis en effet à l'exception de neuf Français, dont le consul M. Maigret, victimes de leur courage et de leur dévouement. Pour avoir voulu retarder un peu trop leur départ ils se sont heurtés aux soldats du Prétendant et ont été obligés de se replier en toute hâte vers la ville où ils sont actuellement prisonniers. Nous ne négligeons rien, on peut en être sûr, pour obtenir leur délivrance. Un caïd indigène est en train de négocier pour nous à ce sujet. Mais il est à craindre que le Prétendant ne consente pas aisément à se dessaisir de ces otages.

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