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d'hydraulique agricole, développement de l'assistance médicale, etc..., rendrait aux indigènes, sous forme d'améliorations tangibles, une partie tout au moins de l'impôt prélevé sur eux..

Ce dont l'Annamite se plaint surtout, en effet, et à raison de se plaindre, c'est moins de trop payer que de recevoir trop peu en retour de ce qu'il paie. Il a l'impression d'être mis en coupe réglée et on est bien obligé de convenir que cette impression renferme une large part de vérité lorsqu'on constate l'énorme exagération des dépenses de personnel qui, d'après l'évaluation consignée par M. Messimy dans son rapport sur le budget des colonies, atteignent 30 0/0 du montant du budget général de l'Indo-Chine et 52 0/0 du montant des budgets locaux. Il y a là un véritable gaspillage, dont les Annamites, gens observateurs, ne peuvent pas ne pas être frappés. Fonctionnaires trop nombreux, dont beaucoup sont inutiles et en fait inutilisés, états-majors pléthoriques et à gros traitements, grossis encore par des suppléments de toute sorte, emploi d'agents français dans une foule de postes où des agents indigènes,infiniment moins coûteux, feraient mieux, avantages accessoires en argent et en nature venant s'ajouter à la solde, tel est, en raccourci, le tableau tracé par M. Messimy et qui n'est malheureusement que trop exact. Une révision sévère des dépenses de personnel s'impose : elle procurerait, si elle était menée avec esprit de suite et la volonté d'aboutir, une économie annuelle qu'il n'est pas excessif de chiffrer aux environs de 8 millions. Et voilà encore de quoi apporter à la situation matérielle et morale de nos protégés annamites et cambodgiens, d'appréciables améliorations.

Il est à remarquer d'ailleurs et c'est une constatation que M. Messimy a également faite que le proverbe anglais : « Trop de cuisiniers, mauvaise soupe », trouve ici son application, et que l'excès de quantité du personnel n'est pas racheté par la qualité de ses services. Il serait profondément injuste de généraliser des critiques qui ne sont fondées qu'en tant qu'elles s'appliquent à des exceptions. Il n'en reste pas moins que ces exceptions sont infiniment trop nombreuses. Beaucoup trop de fonctionnaires, surtout dans le personnel des administrateurs, ont une tendance à se désintéresser de leurs fonctions. Trop occupés de leurs plaisirs ou trop soucieux de leur bien-être, ils visitent peu leurs circonscriptions. Partant, point de contact direct avec les populations, pas de contrôle sur les mandarins. Aussi bien ce contact et ce contrôle leur sont-ils rendus, en fait, presque impossibles par l'ignorance absolue de la langue de leurs administrés: on ne trouverait pas en Indo-Chine un administrateur sur dix en état, nous ne disons pas de soutenir une conversation avec un indigène, mais de le com

prendre. Aussi l'interprète en prend-il à son aise. Ajoutez une discipline affaiblie par la camaraderie, une diversité de méthodes et, qui mieux est, de politiques, qui confie à l'incohérence et qui dans un même pays, au Tonkin, par exemple, va de l'administration directe la plus étroite au protectorat le plus relâché, chaque administrateur étant livré aux inspirations de son tempérament personnel. L'administration de la justice n'est guère mieux assurée, confiée qu'elle est à des magistrats qui le plus souvent ignorent tout de la mentalité, des mœurs et des coutumes de leurs justiciables indigènes, et qu'on charge d'appliquer à des gens qu'ils ne comprennent pas et qui ne les comprennent pas davantage, tantôt les lois du pays, dont les dispositions et l'esprit sont pour eux lettre close, tantôt celles de France, faites pour un milieu absolument différent.

Tout cela révèle une absence complète de politique indigène. On va de l'excès d'autorité à l'excès contraire, pour donner le lendemain le spectacle d'un nouveau revirement en sens inverse. Tantôt on tend les ressorts du pouvoir jusqu'à les briser; tantôt on les relâche au point de les rendre inexistants. On passe de la manière forte à la manière douce pour revenir ensuite à la manière forte. On proclame très haut, le respect dû aux institutions indigènes; dans la pratique on les ruine en y portant des atteintes profondes. On rêve de création d'Universités, propres à former des déclassés et des révoltés; on néglige d'assurer l'enseignement pratique qui ferait des hommes utiles. On transporte une contrefaçon de notre parlementarisme au Tonkin, et on forme le projet d'ouvrir l'accès des fonctions de direction, dans l'ordre français, aux indigènes; mais on se susbtitue à eux, dans des emplois qui ressortissent naturellement à l'administration et à la justice indigènes et on les exclut de ceux qui, dans les cadres subalternes de nos services, devraient leur revenir. Enfin et surtout, nos rapports avec les indigènes manquent de bienveillance, de sympathie, de compréhension. Nos fonctionnaires traitent les mandarins de haut sans aucun souci des formes extérieures et des égards auxquels les Annamites attachent tant de prix. Quant aux colons, leur attitude et leur langage, au Tonkin surtout, témoignent à l'égard des indigènes d'une défiance et d'un mépris outrageants. Nous faisons en un mot tout le contraire de ce qu'il faudrait faire, sinon pour nous concilier leur affection et leur reconnaissance, sur lesquelles ce serait, pour un conquérant, chimère de compter, mais du moins pour gagner leur respect et leur rendre notre domination matériellement bienfaisante et moralement acceptable. La conclusion va de soi c'est un changement complet de politique qui s'impose

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ou, plutôt, l'adoption d'une ligne de conduite enfin stable, qui mettra fin à toutes ces incohérences et qui tiendra compte, avant tout, de la nécessité de donner aux indigènes le sentiment d'une domination ferme, mais en même temps bienveillante et juste.

En Tunisie. Nous exprimions l'espoir, dans notre dernière chronique, que la Conférence consultative tunisienne se rallierait aux propositions dont l'avait saisie le gouvernement du Protectorat en vue de la réforme de la mediba. Cet espoir a été déçu. Les délégués des colons se sont montrés irréductiblement opposés à toute combinaison entraînant une augmentation de charges, si légère qu'elle fût, pour la population européenne. Le relèvement des impôts directs, qui pèsent exclusivement, en fait, sur les indigènes devant fournir 1.785.000 francs; il manquait, pour pouvoir ramener le taux de la medjba de 25 fr. 85 à 15 francs, une somme de 1.581.900 francs, que le gouvernement du Protectorat proposait de demander à un relèvement des impôts indirects. C'était, pour les contribuables européens, une surcharge qu'on a évaluée à 550.000 francs environ.

Quelque faible qu'elle fût, les délégués des colons n'ont pas voulu l'accepter et à cette ressource ils ont demandé qu'il en fût substitué deux autres, la première consistant dans l'extension de la medjba aux habitants des cinq villes qui en ont été constamment exemptés jusqu'ici, la seconde fournie par un impôt sur les biens de main-morte, lisez sur les habous. De ces deux ressources, c'étaient exclusivement les indigènes qui devaient faire les frais; elles soulevaient d'ailleurs, au point de vue de l'opportunité politique ainsi que de l'équité, les objections les plus sérieuses. Aussi le gouvernement n'a-t-il pas cru devoir accueillir les vœux des co

lons.

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La réforme n'en a pas moins été réalisée, bien que dans des proportions un peu plus restreintes, que celles qui avaient été primitivement prévues, le taux de la mediba ayant été réduit à 18 francs au lieu de 15, soit un dégrèvement de 7 fr. 85 seulement au lieu de 10 fr. 85. A défaut du relèvement des taxes indirectes, auquel l'opposition des délégués colons ne permettait pas de recourir, l'appoint a été fourni par une ressource nouvelle qui s'est trouvée là très opportunément, à savoir la rede

vance supplémentaire d'un million que la compagnie de Sfax s'est engagée à payer par une convention du 15 octobre dernier. Le gouvernement du Protectorat a tenu, d'ailleurs, à spécifier que le taux de 18 francs, n'avait pas à ses yeux un caractère définitif et qu'il restait résolu à poursuivre l'abaissement de la mediba à 15 francs en affectant à ce dégrèvement complémentaire certaines ressources ou plus-values escomptées à brève échéance.

On pourrait donc dire que tout est bien qui finit bien, si cette mesure n'avait été, de la part de quelques-uns des représentants de la colonie française, l'objet de protestations violentes, qui semblent devoir se répéter et qui entretiennent autour de cette question de la mediba une agitation profondément regrettable. Quelques-uns des leaders des colons ont été jusqu'à réclamer l'annexion, en manière de réponse à l'initiative prise par le gouvernement. Il va sans dire que ce cri de guerre n'a aucune chance de trouver un écho quelconque, ni à la Résidence générale ni dans. les milieux politiques français. Il n'en est pas moins fâcheux par les dispositions d'esprit qu'il révèle, accompagné qu'il est surtout de commentaires qui lui donnent la signification et la portée de l'ouverture d'une campagne en règle contre l'élément indigène.

A dire le vrai, cette campagne ne date pas d'aujourd'hui. Depuis plusieurs années, nous voyons avec regret une fraction notable de la colonie française s'abandonner, vis-à-vis de la population indigène, à la manifestation de sentiments qui ne sont rien moins que bienveillants, instituer contre elle, par d'injustes généralisations de faits isolés, de véritables procès de tendance, et ne négliger aucune occasion de lui témoigner son mépris et sa méfiance. On avait espéré que l'institution, au sein de la Conférence consultative, d'une représentation indigène, en associant les deux éléments à une œuvre commune, en créant entre eux des relations personnelles, faciliterait leur rapprochement. C'est le résultat contraire qui semble s'être produit. La vivacité des haines et des polémiques s'en est accrue. Les manifestations inspirées d'un esprit hostile à l'élément indigène se sont multipliées. C'a éfé, l'an dernier, l'opposition acharnée des délégués des colons à l'inscription au budget d'un crédit de 6.000 francs destiné à assurer le traitement de quatre agents subalternes des postes dans le Sud. Ç'a été, cette année, le vœu émis par eux en vue de soustraire les Israélites à la juridiction indigène de droit commun et de leur conférer, au regard des Tunisiens musulmans, un véritable privilège, en les soumettant à la juridiction des tribunaux français. Ç'a été, enfin, cette année encore, le refus obstiné de souscrire aux propositions de l'administration relative à la réforme de la mediba.

Sans parler de ce qu'elle a de peu généreux et de peu conforme au caractère français, cette attitude systématiquement agressive est, à notre sens, profondément impolitique. A semer ainsi la haine, les délégués des colons risquent de récolter la révolte. Ici, il ne faut point de malentendu. Nous sommes partisan du maintien intégral absolu des droits de la domination française, dans l'exercice desquels nous n'admettons aucun partage. D'autre part, le développement de la colonisation française nous apparaît comme la plus sûre garantie de la solidité de cette domination. Mais, à côté de ces deux principes directeurs de notre politique tunisienne - qui n'étaient ni l'un ni l'autre engagés ni de près ni de loin dans les questions que nous venons de rappeler, il y en a un troisième, qui s'impose avec un caractère non moins impérieux d'évidence c'est la nécessité, ou pour mieux dire le devoir, de travailler à l'amélioration des conditions matérielles et morales d'existence. de la population indigène, ce qui implique vis-à-vis d'elle une attitude générale de justice et de bienveillance, en paroles aussi bien qu'en actes. Ce devoir, les délégués des colons, quelquesuns d'entre eux, tout au moins, ne paraissent que trop portés à le méconnaître. Tant qu'ils n'engagent qu'eux-mêmes, il n'y a que demi-mal, encore que l'étalage de leur hostilité constitue un obstacle à la bonne entente des deux races. Mais quand ils entraînent la Conférence consultative à s'associer aux manifestations de cette hostilité, ils faussent le caractère de cette institution officielle qui, telle qu'elle est constituée actuellement, a été conçue comme un instrument de rapprochement; ils ruinent son autorité morale et posent eux-mêmes devant l'opinion la question de savoir si elle. ne présente pas plus d'inconvénients que d'avantages. De cette constatation à la conclusion pratique qu'elle comporte, il n'y a qu'un pas, qui peut être aisément franchi. C'est peut-être à quoi ils feraient bien de prendre garde.

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Les événements du Ouadaï et la politique saharienne. En signalant dans la Revue de septembre dernier la prise d'Abecher, capitale du Ouadaï, effectuée le 2 juin précédent par un détachement placé sous les ordres du capitaine Fiegenbusch, nous donnions à entendre que l'occupation effective et l'organisation du pays pourraient bien ne pas aller sans difficultés. Nous étions loin toutefois de nous attendre à ce qu'elles fussent marquées par une surprise aussi douloureuse que celle qui, le 4 janvier, a coûté la vie à cinq de nos officiers et sous-officiers, ainsi qu'à une cen

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