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Perse vivait en quelque sorte isolée du monde; elle ne connaissait l'Europe que par les récits des rares Persans qu'y avaient vécu ou voyagé et des Européens résidant en Perse.

L'admiration, la surprise du schah et de sa nombreuse suite devant les institutions de l'Europe, la prospérité, le bien-être, la force des Etats qui la composent, se répandirent vite à travers la Perse.

Aussi dès son retour, Nasser-ed-Dine chercha à introduire dans son pays les réformes qu'il estimait indispensables pour le relever; à cet effet il encouragea de nouveau l'exode de la jeunesse persane désireuse de s'instruire; il tenta la réorganisation de l'armée et de l'administration.

Profitant des bonnes dispositions manifestées par le souverain lui-même, deux hommes de grand mérite et de réelle valeur entrent en scène.

Ce sont l'Agha Seyyd Djémal-ed-Dine Afghan Assadabadi (18391897) et le Prince Malcom Khan, mort en 1908.

Le premier est descendant du Prophète, prêtre et philosophe; son rêve est la régénération de la Perse et l'union des peuples de l'Islam ; à l'exemple de Nadir Schah qui dès 1735 voulait l'abandon du schisme qui sépare l'Islamisme en deux grandes sectes, les Schyites et les Sunnites, Djémal veut l'union de tous les musulmans par le retour aux préceptes d'Abou-Bekr et d'Omar. Panislamite, il veut la fondation d'une confédération des états musulmans dont la constitution tiendrait de la république et des principes fondamentaux de l'Islam.

Malgré ses origines chrétiennes, l'influence du prince Malcom Khan n'est pas moins considérable que celle du Seyyd; pour mieux faire aboutir ses projets, il n'hésite pas à se convertir à la foi du Prophète, mais moins ambitieux, il s'attache uniquement à la réforme des institutions persanes.

Djémal, éloquent et persuasif, s'adresse surtout à la masse; c'est la foule qu'il veut instruire et sa qualité de prêtre et de descendant du Prophète l'aide puissamment dans cet apostolat social.

Malcom, écrivain et diplomate distingué, s'adresse aux lettrés, aux grands de la nation; son journal le Qanoun, « La Loi »>, dont le premier numéro paraît à Londres le 20 février 1890, pénètre partout. Il est lu, commenté avec admiration car, pour la première fois, quelqu'un ose critiquer les actes du pouvoir, élever la voix pour stigmatiser tous les abus de l'arbitraire et du despotisme; il ne craint pas de relever toutes les erreurs, tous les crimes d'un régime odieux qui annihile et tue tout ce qui reste de

vitalité dans la nation et la conduit à grands pas à une fin misérable.

Pour Malcom la cause de tous les maux dont souffre son pays provient uniquement du défaut de lois et c'est dans la loi qu'il cherche et trouve le remède vivificateur.

A titre de documentation qu'il nous soit permis de relever quelques-unes des pensées que nous trouvons dès les premières pages de son journal.

Les lecteurs de la Revue se feront ainsi une idée et de la pensée maîtresse de l'écrivain et de la forme qu'il emploie pour mieux frapper l'imagination du public auquel il s'adresse :

« La Perse déborde des bienfaits de la Providence; malheureusement il ne nous est pas donné d'en profiter parce qu'il n'y a pas de lois.

« Personne en Perse ne possède quoi que ce soit, parce qu'il n'y a pas de lois.

« Aux Indes, à Paris, à Tiflis, en Egypte, à Constantinople et même chez les Turcomans, chacun connaît ses droits et ses devoirs; personne en Perse ne sait si l'acte qu'il commet est méritoire ou coupable.

«En vertu de quelle loi exile-t-on tel Modjtéhède ? (grand prêtre). En vertu de quelle loi supprime-t-on la solde de tel officier ? En vertu de quelle loi nomme-t-on tel ministre ? En vertu de quelle loi vend-on les droits de l'Etat? etc...

« Un amir, un prince sont moins en sécurité que le dernier des serviteurs d'une ambassade étrangère!

« Les frères, les fils du Schah ne savent pas si demain, ils seront condamnés à l'exil ou s'ils devront fuir en Russie !...

« Et il est clair que, pas plus pour le souverain que pour la nation, il n'y a de sécurité parce qu'il n'y a pas de lois !...

«En prétendant qu'il n'y a pas de lois en Perse nous ne voulons pas dire que nous n'en possédions pas ? Nous avons des lois excellentes, une jurisprudence admirable, des juristes éminents! Mais que nous importe d'avoir de bonnes lois, qu'elles soient divines ou humaines? A quoi nous sert de recueillir les lois de n'importe quel pays, de n'importe quelle langue et d'en remplir nos bibliothèques, si nous ne pouvons et si nous ne savons pas les mettre en pratique et si la justice n'est pas conforme à la loi !...

«Dans le monde entier la loi existe, elle est en vigueur, elle est respectée, tandis qu'en Perse le mot même de loi est si peu usité qu'il est inconnu !...

« Aussi soyons prêts à accepter n'importe quelle loi, serait-ce celle des Turcomans! Mieux vaut avoir même de mauvaises lois que de n'en point avoir.

Car la loi est le mandataire, le garant, le maître et le gardien des droits de l'humanité. >>

Mais comment faire pour avoir des lois?

« La loi est la langue et la force de la justice. La puissance de la justice ne peut exister que par l'union et l'accord de tous.

« La religion, la raison humaine, l'Histoire du monde nous enseignent comment par l'union de tous on peut créer des lois. »

Et celle union, Malcom Khan la découvre dans une institution qui existe déjà, le Conseil d'Etat.

Il n'ose pas encore prononcer le mot d'Assemblée législative car il ne veut effaroucher ni le souverain ni la nation; mais les droits qu'il veut pour ce Conseil d'Etat, les attributions qu'il lui assigne, le nombre des conseillers qu'il demande et le choix de ces conseillers pris dans toutes les classes de la nation, montrent bien où il veut en venir, il fait semblant de ne vouloir rien innover, il ne veut se servir que de ce qui a été créé par le souverain lui-même et de ce Conseil d'Etat, il fait en réalité une Assemblée législative!

Les révélations, les attaques et l'enseignement du Qanoun prouvent bien qu'il y avait quelque chose de pourri dans le royaume... de Perse; que le prince Malcom savait fort bien qu'il ne parlait pas dans le désert et que sa voix trouverait un écho sympathique dans le cœur de ses concitoyens.

Avant même la campagne entreprise par Malcom dans son journal, la diplomatie anglaise avait exercé son influence sur Nassered-Dine pour l'amener à une conception plus moderne des droits d'un souverain absolu.

Sous cette pression, le Schah signait, le 23 mai 1888, un firman reconnaissant que le peuple persan est maître de sa vie et de ses biens; il donnait à la proclamation de cet acte la plus grande solennité possible, et l'ordre que lecture en fût faite dans toutes les mosquées de l'Empire.

L'honneur d'avoir été le champion de la toute première liberté du peuple persan revient à feu sir Henry Drummond Wolff, le politicien, membre du fameux « Fourth Party » et diplomate anglais; moins d'un mois après son arrivée à Téhéran en qualité de ministre, il faisait signer au Schah l'inoubliable rescrit.

« La promesse faite par le Schah, dit Lord Salisbury, en annonçant aux représentants étrangers sa détermination d'observer et de faire respecter ces principes, forme une importante époque du règne de Sa Majesté et il y a toute raison d'espérer qu'elle sera le commencement d'une ère de prospérité considérable pour la Perse. »

Cette première et solennelle reconnaissance des droits les plus élémentaires de l'homme est considérée, à juste titre, par les Persans comme le point de départ initial du mouvement libéral.

Le prince Malcom Khan n'a garde de l'oublier; il exprime « sa reconnaissance à ces ministres qui ont expliqué au gouvernement la raison et la nécessité des lois; à ces ministres amis de l'humanité et de la vérité ».

Nous avons déjà fait remarquer les bonnes dispositions de Nasser-ed-Dine et le désir qu'il avait manifesté, dès son premier voyage en Europe, d'introduire des réformes dans son Empire ; il fut, lui aussi, un moment acquis aux idées des Djémal et des Malcom. Nous tenons de ce dernier qu'il prépara même de sa propre main un projet de constitution. Mais sous la pression de ses ministres et des partisans du vieux régime, il abandonna vite ces idées nouvelles et, à la faveur de l'intrigue dont nous allons parler, il persécuta même ceux qui furent un instant ses conseillers les plus écoutés.

Si l'œuvre du Seyyd Djémal et de Malcom Khan, n'a pas eu le succès immédiat que l'on était en droit d'attendre, il faut en faire remonter la cause indirecte au Babisme, sorte de religion. musulmane réformée dont l'origine date d'une soixantaine d'années.

Djémal, Malcom et leurs disciples furent accusés par les réactionnaires de professer de fausses doctrines, d'être des ennemis de l'Islam, d'être des babis; toutes les réformes proposées par eux furent repoussées comme étant inspirées du Bab'sme; l'attaque fut si violente, si opiniâtre, si perfide que la masse du peuple, profondément attachée à sa foi, crut sincèrement que ces hommes n'étaient que des imposteurs.

La confusion habilement entretenue dans l'esprit de la nation fit le reste; le gouvernement aidé du clergé et du peuple les persécuta indistinctement; ils furent voués à la haine et aux malédictions des vrais croyants.

Malcom Kahn fut destitué en 1889 du poste de ministre à Londres, qu'il occupait depuis 1872; Seyyd Djémal fut arrêté et ne dût la vie qu'à la fuite.

Mais la confusion qui régnait dans l'esprit du peuple ne pouvait durer; le Qanoun se chargea de dire la vérité et dissipa l'er

reur.

La preuve en est que moins d'un an après l'apparition du journal, se produisit la première manifestation de l'esprit nouveau qui régnait dans le pays.

Le peuple secondé par les prêtres proteste contre l'octroi de la concession de la Régie des tabacs accordée à une Compagnie anglaise en 1890.

Surpris par l'agitation inattendue et la résistance opiniâtre du peuple; appréhendant, si ce n'est la révolution, du moins l'émeute, le Gouvernement prend peur et cède. Moyennant 12.500.000 francs d'indemnités, il retire la concession; cela lui coûte son premier

et combien improductif emprunt qui va grever le budget d'une somme annuelle de 750.000 francs.

Mais le peuple a eu gain de cause, sa victoire est complète; il comprend maintenant ce que c'est que l'union préconisée par Malcom Khan; il a conscience de la force du nombre, de la puissance de l'opinion publique.

Le grave échec que venait de subir le Gouvernement, c'est-àdire le Schah, ne pouvait qu'enhardir les protagonistes des idées nouvelles.

Les nombreux disciples de Djémal et de Malcom répandent leurs doctrines dans tout le pays, propagent avec succès les principes de liberté et de justice.

Citons les plus remarquables d'entre eux: Mirza Agha Khan Kermani, qu'on a appelé le Rousseau de l'Orient; le Cheikh Ahmed Rouhi qui s'attaque non seulement au pouvoir absolu, mais ne craint pas de relever toutes les erreurs contenues dans l'Islamisme tel qu'il est enseigné et pratiqué de nos jours; Zoka-ol-Molk philosophe et historien remarquable; enfin le vénérable Hadji Sayïah que le Gouvernement actuel a fort judicieusement choisi comme précepteur du jeune Soltan Ahmed Schah.

A l'exemple de leurs maîtres ces hommes veulent une constitution et proclament la nécessité d'un code fixe de lois, devant lequel tous les Persans, sans distinction de races et de religions, seraient égaux !

Le Schah résiste, il fait arrêter et emprisonner ceux qui ont le malheur de tomber sous sa main; les Zoka-ol-Molk, les Hadji Sayïah sont chargés de chaînes; mais Djémal, Malcom et leurs partisans multiplient leurs coups, entretiennent le feu qui doit incendier l'édifice déjà branlant du pouvoir despotique...

Le 1er mais 1896, à la veille de célébrer le jubilé de ses cinquante ans de règne, Nasser-ed-Dine Schah est assassiné dans l'Imamzadeh de Schahzadéh Abd-ol-Azim par Mirza Mohemmed Réza Kermani.

C'est sur l'ordre de Agha Seyyd Djémal-ed-Dine, alors à Constantinople, que cet assassinat est commis dans la mosquée où quelques années auparavant il avait été arrêté, malgré le Bast ou droit d'asile reconnu à tous ceux qui se réfugient dans ce sanctuaire très vénéré des Schyites. L'année suivante le Seyyd mourait, non d'un cancer à la gorge comme on l'a dit, mais bien sur l'ordre du Sultan Abdul-Hamid effrayé de la puissance de cet homme.

Le parti libéral fondait le plus grand espoir sur la disparition de Nasser-ed-Dine qui était à ses yeux le seul obstacle à la réali

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